"Remarqués pour leur astucieuse imagerie tout en couleurs primaires façon Mondrian, les White Stripes font désormais dans le monochrome. Le duo 100 % rock'n'roll
formé il y a une décennie à Detroit (Michigan) par Jack et Meg White (que le premier continue de présenter comme sa "grande soeur" alors qu'elle fut son épouse) voit rouge.
Lundi 11 juin, au Zénith de Paris, tout était repeint dans cette teinte : le fond de scène et les éclairages, les tee-shirts et les pantalons, les amplis et les enceintes de retour, les claviers et la guitare électrique de Jack White. Plus les potentiomètres, calés dans le rouge. Une couleur pour une seule religion, le blues.
Le miracle White Stripes perdure, que l'on pourrait résumer ainsi : comment faire du moderne, du branché, du sexy, avec du préhistorique. Le tandem est parvenu à passionner toute une génération, celle des petits enfants d'Elvis, pour une cause que l'on croyait perdue, cette musique que l'on décrivait comme poussiéreuse, ou plutôt boueuse comme les eaux du Mississippi où la légende l'a fait naître. Pasteurs du blues, les White Stripes sont aussi des passeurs. Ils incitent leurs fans à remonter l'arbre généalogique en diffusant, par exemple, la voix de Muddy Waters dans la sono.
Sans la qualité de leur discographie, sans la vérité de la scène, l'affaire se serait résumée à une ruse de marketing.
Lundi, à deux seulement, les White Stripes ont réussi l'exploit de transformer le Zénith – salle redoutable pour sa froideur – en brasier. Et ils ont goûté à ce privilège réservé
aux musiciens dans le vent : faire ovationner les chansons d'un sixième album, Icky Thump (XL/Beggars), inédit pour leur public puisqu'il paraîtra le 18 juin.
L'objet marque un retour à la grammaire fondamentale du blues, à l'hégémonie absolue des guitares, à la toute puissance du riff et du rebond sur le
contre-temps. Le piano et le marimba de Get Behind Me Satan (2005), disque de diversification, ont été revendus.
L'épisode des Raconteurs, le quatuor parallèle formé par Jack White pour échapper au carcan du minimalisme, est (provisoirement) oublié.
Batteuse décriée pour sa cognée de bûcheronne, Meg White a retrouvé son trône. Finalement, elle s'avère aussi irremplaçable que pouvait l'être Ringo Starr chez les Beatles. Sa complicité avec son
partenaire est parfaite : ils se jaugent, s'apostrophent, se surprennent, se mettent en danger, s'amusent.
On découvre donc les nouveaux titres, rejetons tardifs des musiques nées avec la guerre de Sécession mais dont le père est un homme de 32 ans. Comme ce "I'm Slowly Turning Into You", sorte de blues progressif, enflé et gonflé, entièrement écrit à partir d'images vidéo de Michel Gondry. Ou "Catch Hell Blues", avec sa vertigineuse partie de slide, qui pourrait être l'oeuvre d'un bluesman anonyme de Chicago. Avec "Prickly Thorn, But Sweetly Worn", M. White se penche même sur son ascendance écossaise (la version studio comporte une cornemuse).
Le charisme de ce grand gaillard (un faux frère de Johnny Depp qui aurait toute la rouerie de Jack Sparrow, le héros de Pirates des Caraïbes) fait le
reste.
Muscles saillants, crinière en bataille, Jack White est un des derniers héros du rock'n'roll, dont la guitare sature sans être touchée. Un fantôme de musicien à l'ancienne qui
accorde son instrument à l'oreille et en direct - donc sans solliciter d'accordeur numérique - ,court les brocantes pour acquérir des claviers cinquantenaires. La star de cette
tournée est un orgue barbare dont les méchants borborygmes rappelleront les premiers albums de Deep Purple.
Musicien accompli, Jack White est aussi un chanteur exceptionnel, dont la voix de chat écorché convoque de façon troublante deux disparus : Janis Joplin pour
la féminité, Bon Scott (AC/DC) pour la virilité.
Entre les deux, on trouve un autre modèle (vivant celui-ci), Robert Plant, le vocaliste de Led Zeppelin. C'est peu dire que le style des White Stripes emprunte au groupe de hard-rock
britannique.
Mais, outre le blues primitif, il intègre également la country la plus rustique et le garage (né dans leur ville de Detroit),
ancêtre du punk. En découle une musique sauvage, violente, belle, fascinante."
Bruno Lesprit - Le Monde
Ca va me couter au moins un nouveau maillot de bain (de marque) pour me consoler d'avoir loupé ce concert.